(12 mai 2013) Faut-il dans ces moments de crise, d’investissements à l’international et de mutations énergétiques, avoir une communication exclusivement tournée sur les produits et pauvre d’échange et de débat ? Enfin, faut-il une transition énergétique sans accompagnement artistique ?

On doit au designer Jean-Louis Frechin de nous avoir fait découvrir l’automne dernier et dans les pages débat des Échos, un rapport exemplaire de 1886 et son auteur visionnaire pour surmonter les crises économiques. Il s’agit du document « La crise industrielle et artistique en France et en Europe » de Marius Vachon, historien et critique d’art, père du musée d’Art et d’industrie de Saint-Étienne en 1889.

La fraicheur du rapport de Marius Vachon est encore telle, qu’on est surpris à sa lecture de se voir chercher des idées concernant les impasses économiques actuelles de la France et de l’Europe. Ceux qui, à l’époque, étaient nombreux à s’étonner de voir les autorités de ce pays confier la responsabilité de chargé de mission du gouvernement français pour l’étude des industries d’art en Europe à un critique d’art, ne pouvaient imaginer que ce rapport a été la bible des succès économiques et industriels de la France entre la fin du XIXe siècle et jusqu’à la Grande guerre.

Marius Vachon qui a commencé sa carrière comme journaliste écrivait dans son rapport : « … La concurrence universelle, c’est l’émulation incessante, c’est le progrès continu, c’est la marche rapide en avant, où il y a, pour ceux qui marchent en tête de la place, de la lumière et du soleil… » Avec une écriture alerte, Marius Vachon confronte en permanence l’esprit d’entreprise à la française à celui des autres pays, l’Allemagne et l’Autriche bien sûr, mais aussi les pays asiatiques, d’Amérique Latine et même d’Afrique.

« La rapidité des communications maritimes et terrestres, l’extension des relations internationales, la diffusion de la concurrence ont créé au commerce des conditions nouvelles qui en ont modifié radicalement l’organisme et le fonctionnement », écrit Marius Vachon en ces années de crise. Plus d’un siècle après, Jean-Louis Frechin a raison de recommander la lecture du père du musée de l’industrie comme éventuelle thérapie aux difficultés économiques que nous traversons.

Dans cette période de mutation industrielle et de remise en cause des valeurs du travail par le monde des logiciels, on s’étonne que les dirigeants de la transition énergétique n’ont pas eu à l’esprit d’ouvrir les débats au-delà de la sphère des chefs d’entreprises, des ingénieurs, des politiques, des experts du climat, des ONG et autres écologistes….

On s’étonne de l’absence de designer, de professionnels de la communication et du monde artistique. Ainsi, comment peut-on penser à la modulation d’un bâtiment intelligent sans l’apport d’un architecte de l’intérieur ? Comment peut-on penser à la promotion future des bâtiments intelligents sans des journalistes à la plume incisive et des photographes à l’oeil subjectif ? On ne peut pas être certain que feu Steve Jobs connaissait les travaux de Marius Vachon, mais on peut être sûr qu’à plus d’un siècle de distance, il partage la même exigence sur les produits.

Les équipementiers de la transition énergétique doivent méditer cet argument de Marius Vachon : « … Le mérite artistique d’une œuvre industrielle n’implique point nécessairement l’emploi de matériaux coûteux, d’une main-d’œuvre très chère et en conséquence un prix de vente fort élevé. Un meuble de 100 francs peut être d’une forme plus élégante, d’un goût plus pur qu’un meuble de 1000 francs, et pour se vendre 100 louis une pièce d’orfèvrerie n’est point forcément un chef-d’œuvre de ciselure et de dessin… ». En 1886, les smartphones, les tablettes électroniques et la domotique n’existaient point.