Basée dans la Baie de San Francisco, Katy Cook, a fait de l’intersection entre technologie, psychologie et éthique, un sujet de passion. Cette experte, fondatrice et directrice du Centre for Technology Awareness, qui a consacré sa vie professionnelle à servir des institutions de recherche et d’enseignement axées sur les soins de santé mentale et le bien-être, est la première a avoir osculté avec rigueur, la Silicon Valley, le territoire actuel le plus puissant économiquement du monde. Katy Cook s’appuie sur de nombreux entretiens avec des scientifiques, des entrepreneurs des nouvelles technologies, des investisseurs, des employés et des psychologues, pour faire la lumière sur les circonstances et les caractéristiques uniques de l’environnement derrière les développements technologiques qui déterminent l’avenir actuel de l’humanité. Son livre «The Psychology of Silicon Valley» édité en octobre dernier chez Palgrave Macmillan, arrive à point nommé au moment où nos sociétés mondialisées et dominées par les entreprises de technologies californiennes (GAFA), vivent la plus grave crise sanitaire de leur histoire moderne. En exclusivité et confinée à San Francisco, Katy Cook a accordé un entretien à Territtorial Challenges.

⦁ Avec votre ouvrage « The Psychology of Silicon Valley », vous avez brisé des mythes concernant le plus célèbre des territoires de la révolution numérique. Quels sont ceux qui sont importants à vos yeux?

Le mythe le plus conséquent que nous brisons, est l’idée selon laquelle le progrès technologique, peut faire du monde un endroit meilleur sans progrès social réel. La haute technologie, est simplement un outil qui peut être utilisé pour améliorer notre vie si et seulement, si nous choisissons de l’utiliser de manière socialement consciente. Si nous voulons vraiment faire du monde un endroit meilleur, comme le prétendent de nombreuses entreprises technologiques, nous devons nous assurer de mettre en priorité, les valeurs sociales, l’égalité et le bien-être collectif autant que la technologie créée. Cela signifie que l’intelligence sociale et l’éthique doivent être des valeurs fondatrices des entreprises technologiques dès leur création, ancrées à travers une formation adéquate en psychologie et en prise de décision éthique.

⦁ Comment êtes-vous arrivée à vous intéresser aux fondements psychologiques de la culture de la Silicon Valley?

J’ai toujours été fasciné par l’histoire de qui nous sommes. J’ai commencé ma carrière dans la recherche en santé mentale, ce qui signifie que j’ai passé beaucoup de temps plongé dans des récits individuels – à essayer de comprendre ce qui nous motive, comment nous donnons un sens à notre vie, quels sont nos besoins et comment nous les satisfaisons.

Plus tard dans ma carrière, je me suis retrouvée de plus en plus absorbée par notre récit culturel. Quand je me suis aperçue que la haute technologie allait impacter fortement notre civilisation, j’ai su qu’il y avait là une partie conséquente de notre histoire. De nombreuses recherches ont porté sur les effets de la haute technologie sur la santé mentale des consommateurs et de la société, mais personne ne semblait s’intéresser à la psychologie de l’industrie elle-même. J’ai passé les 8 dernières années à faire des recherches sur la culture et la psychologie des entreprises technologiques de la Silicon Valley, ce qui a été fascinant et très amusant. Je suis très chanceuse car la psychologie sociale est un travail qui ne me semble pas vraiment être une activité professionnelle. J’aime pouvoir partager mes découvertes avec les entreprises et proposer des solutions pratiques pour les faire prospérer.

⦁ Selon votre ouvrage, il n’y a pas de bonheur à vivre dans le territoire de l’industrie la plus rentable, la plus rapide et la plus influente de l’histoire de l’humanité. Pourquoi?

Ce n’est pas qu’il n’y a pas de bonheur dans la Silicon Valley, c’est que la recherche nous dit qu’un grand nombre des valeurs privilégiées dans la technologie – bénéfices, influence, commodité, productivité – ne sont pas les éléments qui nous rendent heureux. Ce qui nous rend heureux d’après la science sont, pour en citer quelques uns, l’intimité, le service, la joie dans notre travail, la réalisation de soi et l’objectif. Si ces valeurs étaient intégrées dans les fondations de l’industrie technologique, plutôt que les motivations financières qui orientent son comportement, non seulement le bien-être de l’industrie s’améliore, mais ses produits seraient conçus d’une manière plus éthique et plus émotionnelle qui bénéficierait aux travailleurs, aux consommateurs et à la société dans son ensemble.

⦁ Êtes vous d’accord avec Sir Tim Berners-Lee, un des pères du web qui regrette que la société de la Silicon Valley a été détournée par le monde de l’entreprise de sa philosophie d’origine: « l’esprit de liberté, d’ouverture et de créativité ».

C’est une honte absolue que les valeurs originales de la Silicon Valley aient été éclipsées par les objectifs des entreprises qui privilégient les valeurs monétaires et le pouvoir. Il n’y a rien de mal à créer de la richesse, mais il est essentiel pour une société qui fonctionne que la richesse et les revenus sont générés de manière équitable afin que toute la société en bénéficie. La bifurcation du marché du travail et la création de richesse pour un petit nombre de personnes ne font qu’ exacerber les inégalités socioéconomiques existantes, ce qui nuit à tous, y compris aux plus hauts niveaux. Il est très probable que si les valeurs de l’industrie ne changent pas, nous pourrions finir par créer plus de problèmes que nous n’en résolvons.

⦁ Partagez vous l’opinion des leaders du numérique en Europe qui critiquent les responsables politiques, universitaires et entrepreneurs…, de notre Vieux Continent, de ne pas avoir bâti un équivalent à la Silicon Valley?

Je pense que le monde serait un endroit bien plus bienveillant et bien moins chaotique si la Silicon Valley avait été correctement régulée et étayée par une meilleure compréhension de la psychologie humaine. Donc non, je ne souhaiterais pas une autre Silicon Valley, sous sa forme actuelle, en Europe ou ailleurs. Cela dit, utiliser la technologie de manière plus humaine et socialement juste est une opportunité que l’Europe est bien placée pour saisir. Le monde a besoin d’entreprises technologiques plus conscientes de la société et axées sur la durabilité à long terme, l’expérience des employés et le bien-être des clients, et l’Europe est l’endroit le plus évident pour construire cette industrie.

⦁ Pensez vous que la Silicon Valley est un remake en Californie de Hollywood qui a dominé depuis un siècle l’imaginaire cinématographique mondial?

Je suppose que c’est une bonne analogie dans le sens où les fondateurs de la technologie sont souvent idolâtrés et dépeint comme des dieux. Dans les grands groupes sociaux, les dirigeants de certaines industries, comme la politique ou les sports, ont tendance à être considérés comme des héros ou des sauveurs. Nous avons tendance à adorer et à idolâtrer ceux qui occupent des postes de pouvoir, souvent sans reconnaître leurs limites ou leurs lacunes. Cette dynamique s’est certainement transmise à l’industrie technologique, en particulier avec des fondateurs et des entrepreneurs comme Mark Zuckerberg et Elon Musk.

⦁ Alors qu’il y a de nombreux habitants d’origines étrangères qui travaillent dans les entreprises technologiques, dans votre ouvrage vous expliquez que la diversité culturelle dans la Sillicon Valley est un leur. Pourquoi?

Il y a beaucoup de différents types de diversité à considérer quand on pense à l’équité dans la technologie. Nous savons, par exemple, que les femmes et les personnes de couleur sont sous-représentées dans les postes de direction et techniques. Nous savons également que la diversité dans la culture d’une industrie n’est pas seulement basée sur l’origine ethnique, mais aussi sur l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, le niveau d’instruction, les croyances politiques, les différentes capacités physiques, le milieu socioéconomique et les expériences de vie – et que beaucoup de ces groupes ont tendance à être sous-représentés dans l’industrie. Donc, bien qu’il y ait beaucoup d’étrangers travaillant dans la technologie (ce qui est génial!), Nous devons envisager d’élargir notre compréhension de ce que signifie la diversité. Il convient également de noter que même si une organisation est diversifiée sur papier, elle n’est pas nécessairement inclusive – c’est-à-dire que les travailleurs de groupes plus marginalisés peuvent ne pas se sentir les bienvenus, valorisés ou psychologiquement sûrs.

⦁ Dans une de ses biographies, Steve Jobs a rappelé que s’il n’avait pas créé Apple, il aurait aimé vivre comme poète, la bohème dans le quartier parisien de Saint Germain des Prés? Y a t-il dans la Silicon Valley, des poètes, écrivains, bref des créateurs culturels qui vivent un bonheur équivalent à celui qu’on peut avoir à Paris, Rome ou New York?

Le bonheur est une sensation interne de contentement, de satisfaction et de bien-être, qui repose sur les choses dont nous avons parlé plus tôt: l’intimité et la connexion, le service aux autres, la joie au travail et le sentiment que notre vie a un but. Théoriquement, ces objectifs peuvent être atteints n’importe où et dans n’importe quelle industrie – il est donc autant possible d’être heureux dans la région de la baie de San Francisco ou à Rome, pourvu que ces critères internes sont remplis.

Ce qui désavantage la Silicon Valley, est sa tendance à confondre bonheur et plaisir. L’industrie fabrique des produits divertissants, informatifs et pratiques, qui peuvent nous faire plaisir dans l’instant, mais contribuent rarement à notre bonheur sur le long terme. La même chose pourrait être dite de la culture des entreprises technologiques qui ont tendance à valoriser le profit, la croissance et les objectifs extrinsèques par rapport à ceux qui créent réellement une main-d’œuvre heureuse: communauté, équilibre travail-vie personnelle, inclusion et alignement de notre travail et de nos valeurs personnelles.

⦁ Le territoire de la Silicon Valley a-t-il des élus, maires, députés ou sénateurs qui essayent de corriger les dérives locales qui sont la désinformation, la polarisation, le déplacement de l’emploi, les inégalités de richesse et de revenu, et l’érosion de la démocratie?

Malheureusement, il n’y a plus un seul organisme central qui donne des conseils sur les impacts et les défis liés à la technologie. (Ce domaine appartenait auparavant au Bureau de l’évaluation des technologies, qui a été fermé en 1995). Il existe cependant un certain nombre de groupes du Congrès et du Sénat – comme le House Science, Space, and Technology Committee; le Comité sénatorial du renseignement; le Comité judiciaire du Sénat; et le House Energy and Commerce Committee -, qui est chargé de superviser divers éléments des impacts sociaux et économiques de l’industrie technologique. Heureusement, de plus en plus d’élus, Amy Klobuchar, Elizabeth Warren, Ro Khanna et Alexandria Ocasio-Cortez, pour n’en nommer que quelques-uns, ont reconnu la nécessité de fournir une réglementation plus complète et plus sensible dans le secteur.