Laurent Chalard fait partie de ces consultants géographes qui ont une idée pragmatique concernant les maux qui freinent le développement durable de nos territoires. Docteur en géographie, membre du think tank European Center for International Affairs, il défend, à l’heure de la double transition énergétique, celle numérique et celle du plan national « Action cœur de ville », la solution de « centralité secondaire », afin de revivifier ce qu’il nomme les petits territoires urbains.

Alors que nous assistons à une dépendance métropolitaine de plus en plus forte, vous proposez l’idée de « centralité secondaire » pour les petits territoires urbains. Pouvez-vous être plus explicite ?

La métropole parisienne s’est construite sur une centralité unique, Paris intra-muros, qui a, au fil du temps, vidé de sa substance les centralités historiques préexistantes qui se situaient dans son environnement proche, et sont désormais incluses ou non dans la banlieue dense. Des villes comme Corbeil-Essonnes, Etampes, Mantes-la-Jolie, Meaux, Melun ou encore Pontoise, qui disposaient d’une centralité urbaine rayonnant sur les communes environnantes, ont vu leur centralité décliner, en devenant de plus en plus dépendantes de Paris intra-muros et/ou des centres commerciaux périphériques créés ex-nihilo dans les villes-nouvelles proches. Or, les expériences d’autres métropoles françaises, comme Marseille, où Aix-en-Provence demeure une centralité de taille, ou, à un degré moindre, Lille, avec Roubaix-Tourcoing, et des pays étrangers montrent qu’en règle générale les centralités secondaires qui fonctionnent de manière satisfaisante sont des villes historiques dont on a renforcé les équipements.

Comment le concept de « centralité secondaire » peut-il être appliqué, au moment même où la transition numérique bouleverse avec la notion de territoire intelligent, la mobilité et les activités du citoyen ?

Dans le cadre d’une métropole francilienne de plus en plus étendue et peuplée, où les flux de mobilité sont de plus en plus denses et nombreux, l’un des moyens permettant de réduire les temps de trajets journaliers est de permettre aux citoyens de pouvoir effectuer une partie de leurs activités du quotidien dans leur environnement proche, c’est-à-dire que les commerces, les équipements, les administrations doivent se trouver au même endroit pour limiter les temps de trajet, ce que devrait permettre l’émergence de centralités secondaires. Ces dernières pourraient répondre efficacement à la demande de services de proximité de la part du citoyen francilien, qu’il a bien du mal à trouver et à laquelle la transition numérique ne permettra pas à elle seule de répondre. Or, à l’heure actuelle, en Ile-de-France, il existe des pôles de centralité sectoriels (un centre commercial, une salle de spectacles, une administration), mais pas de centralités secondaires, dignes de ce nom, entendues comme exerçant leur centralité dans plusieurs domaines et ayant un rayonnement sur une part non négligeable des communes avoisinantes, rendant rare le recours à Paris ou à un pôle de centralité sectoriel.

On a tout dit et le contraire sur les villes intelligentes ou les smart cities. Pouvons-nous avoir la réflexion du géographe à ce sujet ?

Comme toute innovation, la ville intelligente enflamme logiquement les imaginations, étant perçue, pour les plus optimistes, comme une réponse aux défis posés par la métropolisation et devant conduire à façonner des villes totalement différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui, comme ce fut le cas avec l’apparition de l’automobile dans la première moitié du XX° siècle. Cependant, il convient de rester prudent sur les conséquences futures de la ville intelligente car ce n’est pas la première fois que l’on nous présente une innovation technologique comme devant foncièrement changer la ville alors qu’à l’arrivée, il n’en est rien. Par exemple, l’émergence du télétravail devait faire disparaître les villes, tout le monde pouvant travailler où bon lui semble, or, ces dernières années, les populations les plus diplômées, qui utilisent le plus le télétravail, se sont concentrées dans les grandes métropoles…

Pouvons-nous dire que grâce à la transition numérique et énergétique, les projets de « centralité secondaire » auront plus de chance à être facilement mis en pratique ?

En théorie, les transitions numérique et énergétique sont des éléments qui devraient contribuer à faire émerger des centralités secondaires pour deux principales raisons. Sur le plan numérique, une meilleure utilisation de la ville devrait permettre aux citoyens de mieux connaître les commerces, les équipements, lieux de loisirs… de proximité, conduisant à favoriser leur regroupement en un même lieu. Sur le plan énergétique, le renchérissement du coût de l’essence devrait contribuer les individus à réduire leurs déplacements quotidiens et donc favoriser les déplacements de proximité, ce qui passe par l’existence d’un maillage de centralités secondaires sur l’ensemble de la région Ile-de-France.

Pensez-vous que l’innovation dans les universités et les grandes écoles peut aider les collectivités locales à inventer des « centralités secondaires » exemplaires ?

Les centralités secondaires métropolitaines dignes de ce nom étant un relatif impensé de la métropolisation, l’innovation, qu’elle relève du secteur public (universités, grandes écoles, centres de recherche) ou du secteur privé (entreprises, consultants), pourrait aider les collectivités locales, qui, bien souvent ne se rendent pas compte de l’ampleur de la tâche, se contentant d’une centralité médiocre. Or, les relatives réussites étrangères dans le domaine montrent qu’il est possible de faire beaucoup mieux que ce qui s’est fait jusqu’ici.

Pourquoi en France la relation entre collectivités locales et recherche scientifique est-elle moins développée qu’ailleurs en Europe et en Amérique du Nord ?

En France, il existe un certain cloisonnement entre la fonction publique d’Etat qui souhaite garder le contrôle sur la gestion du territoire, et la recherche universitaire. Un sentiment de méfiance réciproque existe, d’autant que les collectivités locales reprochent souvent aux universitaires d’être hors-sol, c’est-à-dire de faire des propositions qui ne répondent pas à la réalité du terrain, un reproche qui n’est malheureusement pas toujours injustifié, en sciences sociales tout du moins.

Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Ile-de-France, défend aujourd’hui l’idée que c’est la région qui doit développer les projets de transitions numériques des communes franciliennes. Pensez-vous que cette centralité par le haut de l’initiative pourrait être handicapante pour l’Ile-de-France ?

Peu importe qui est à l’initiative des projets, le principal c’est que ces projets soient pertinents. En l’occurrence, si c’est seulement à l’échelle régionale que les choses peuvent être menées de manière satisfaisante, pourquoi pas ? Par contre, s’il s’agit de brider les velléités d’innovation locale en imposant le même modèle partout, cela pourrait s’avérer contre-productif. Tout dépendra donc de la manière dont la région pilotera la transition numérique.

Avez-vous le sentiment que le Grand-Paris est en train de se construire en prenant compte des bouleversements induits par l’impact du numérique sur la métropole de demain, notamment en ce qui concerne la mobilité ?

En toute honnêteté, non ! En effet, alors que de nombreuses technologies sont déjà existantes, il convient de reconnaître que, contrairement à certaines métropoles asiatiques, dans la métropole parisienne, à l’heure actuelle, la ville intelligente et la transition numérique relèvent plus du futur que du présent. Par exemple, concernant la congestion du trafic autoroutier francilien, aucune nouvelle technologie numérique n’a été aujourd’hui implantée pour réduire les bouchons, en particulier concernant les points noirs, alors qu’il existe des solutions. Pour l’usager quotidien, cela s’avère désespérant. Manifestement, pour l’instant, la transition numérique demeure un argument de marketing politique, nous n’en sommes nullement à la phase réalisation, probablement parce que les moyens humains et financiers qui lui sont consacrés ne sont pas à la hauteur des enjeux.